18 ans de carrière ramassés en deux heures. Ça déborde. Ça déferle. Et ça vous gèle le corps. C’est que l’homme cause avec ses tripes. Il est de la trempe de ces travailleurs sociaux qui transpirent leur métier. A 43 ans, Christophe Brismé nous dépeint avec sincérité des réalités rendues invisibles. Lucide sans être désabusé, l’éducateur de rue évoque sans détours des thèmes aussi cruciaux que le droit au refus, l’accompagnement palliatif en rue ou encore la toxicomanie chez les femmes enceintes…

 

Le Guide Social : Christophe Brismé, vous êtes éducateur de rue, comment décririez-vous votre métier  ?

Christopher Brismé : Un éducateur de rue c’est un travailleur de proximité qui est à l’écoute de la personne en rue, qui respecte son choix de vie et qui crée du lien. L’éducateur de rue, c’est l’interface entre le milieu de la rue et les structures d’accueil et d’accompagnement, qu’elles soient publiques comme le CPAS ou privées et relevant du tissu associatif.

L’éducateur de rue, c’est la Société qui va à la rencontre de celles et ceux qui s’en sont éloigné.e.s et qui ne veulent plus en être. En tant que travailleur de rue, je peux comprendre que les personnes marginalisées ne veulent pas que la Société vienne les retrouver dans leur tente au fond d’un bois mais je peux aussi tout simplement leur proposer de m’asseoir et de discuter de tout et de rien. Et c’est comme ça qu’en tant qu’éducateur, on peut commencer à créer du lien.

Le Guide Social : A quel moment, dans votre parcours, vous avez décidé de faire ce métier  ?

Christophe Brimé : En secondaire, j’ai suivi des études en socio-animation à l’Institut Saint-Anne à Gosselies. Je suis sorti en 2000 avec un diplôme A2 mais je ne me voyais pas devenir éducateur. J’ai eu différents boulots dont un job de magasinier chez Colruyt à Halle. Et puis, un jour, la travailleuse sociale qui m’accompagnait à la Maison de l’Emploi de Pont-à-Celles m’a proposé un poste en lien avec mes études. La commune de Châtelet souhaitait engager un éducateur dans le cadre de la Convention Premier Emploi, ce qu’on appelait à l’époque le «  plan Rosetta  ». C’était un contrat d’un an. J’avais 22 ans. Et j’ai été pris.

Ça m’a permis de découvrir le milieu de la rue dans les cités, essentiellement avec des jeunes. J’ai un peu touché aussi au milieu de la précarité et de la toxicomanie.

Et puis en 2001, l’ASBL Le Comptoir a mis en place un programme d’échange de seringues. Ce programme visait à faciliter l’accès au matériel d’injection stérile, à récupérer le matériel souillé et à promouvoir des pratiques de consommation qui réduisent les risques et les dommages sanitaires.

Ce projet s’inscrivait dans le cadre d’un arrêté royal promulgué en 2000 qui précise que l’activité d’échange de matériel doit être accompagnée d’informations sur le bon usage du matériel, l’existence et les indications des tests sérologiques ainsi que l’offre d’aide complémentaire sociale, psychologique et juridique. Ce projet m’intéressait.

Le Guide Social : A cette époque, il y avait toute une dynamique autour de la lutte contre la précarité et le sans-abrisme et en faveur de la réduction des risques qui se mettait en place. Le Ministre Thierry Detienne était en charge de l’Action sociale en Wallonie et le Relais Social de Charleroi venait de voir le jour.

Christophe Brimé : C’était une période durant laquelle je répondais à toutes les offres d’emploi qui passaient. Et un matin, la Ville de Charleroi m’a répondu favorablement  : un poste était à pourvoir au sein de la Direction de la Prévention et de la Sécurité. C’était un département qui dépendait de la Ville à l’époque et qui visait à lutter contre l’insécurité urbaine, l’exclusion et la marginalisation. En son sein, le service Carolo rue faisait ce qu’on appelle de la première ligne. C’est auprès de cette équipe que j’ai commencé à travailler le 16 février 2004. Je n’avais pas encore mon bachelier d’éducateur spécialisé. J’ai repris des cours par la suite au CESA, le Centre d’Enseignement Supérieur pour Adultes à Roux.

« J’ai intégré l’équipe de Carolo rue quand le programme de ramassage de seringues est né »

Le Guide Social : Quelles sont les missions de Carolo rue  ?

Christophe Brimé : En tant que service mobile de première ligne, notre mission consiste à aller à la rencontre des personnes majeures en situation de précarité aigüe qui font de la rue leur lieu de vie ainsi que des usagers de drogues pour réduire les risques de contamination en milieu urbain. J’ai intégré l’équipe de Carolo rue quand le programme de ramassage de seringues est né. Encore aujourd’hui, nous travaillons en partenariat avec l’ASBL Le Comptoir  : le ramassage de matériel d’injection usagé est assumé en alternance par nos deux structures par période de six mois.

Nous avons aussi, ici à la rue Spinois 18, un accueil de soirée durant la période hivernale. Au fil des ans, nous avons développé des dispositifs destinés à répondre à nos missions et objectifs de veille et d’observation urbaine, de reliance pour créer et préserver les liens avec les personnes en situation d’exclusion, de réduction des risques (RdR) et des dommages liés à la consommation de drogues, de sensibilisation et responsabilisation des usagers afin de réduire les nuisances publiques et les incivilités liées à leur mode de vie. Nous avons aussi une fonction de sensibilisation et de médiation auprès des citoyens et des commerçants et de relais et d’accompagnement vers les structures partenaires (Relais Social, réseau CAPC, …). Mes collègues d’Activ’Actions assurent des activités communautaires et individuelles auprès des publics.

Le Guide Social : Sur le terrain, comment se déroulait votre travail de rue, à vos débuts ?

Christophe Brimé : Le matin on quittait nos bureaux qui étaient situés à la rue d’Angleterre. On allait à Diap’1 pour faire connaissance avec le public toxicomane pour se faire connaitre et reconnaitre auprès du public cible. C’est ce qu’on appelle dans notre jargon «  faire du zonage institutionnel  ».

Puis, on prenait notre sac qui contenait tout le matériel de réduction des risques et on arpentait la ville. Notre travail de rue était concentré dans l’intra-ring.

Le Guide Social : Qu’entend-t-on par «  matériel de réduction des risques  »  ?

Christophe Brimé : Le matériel de réduction des risques comprend des préservatifs et du gel lubrifiant pour la prévention sexuelle, des seringues, des fioles d’eau pour injection, des tampons alcoolisés, des Stéricup (cuillère et coton filtrant), de l’acide ascorbique en doses unitaires, des feuilles d’aluminium, des brochures d’informations sur les produits consommés, le sida, les hépatites, le bon usage du matériel d’injection, les overdoses, les différents services du réseau d’aide et de soins.

Le principe d’échange est important  : les seringues distribuées doivent être récupérées.

Le Guide Social : Comment s’organisaient les maraudes  ?

Christophe Brimé : Les zonages en rue ou maraudes, comme on les appelle bien que je n’aime pas ce terme, se faisaient en binôme. On allait dans des lieux ciblés, généralement là où se pratiquait la manche. Dans les années 2000, l’axe qui partait de la gare de Charleroi-sud qui allait vers la place Albert 1er, anciennement avec son parking surélevé et ses colonnades, puis vers la rue de la Montagne, la rue Neuve, l’avenue de Waterloo jusqu’au Marsupilami était le théâtre de la mendicité.

On faisait aussi de la réduction des risques aux rampes des Expos, c’était un lieu de rendez-vous bien connu pour la consommation de drogues, en particulier, par injections. On allait également dans des squats qui n’existent plus aujourd’hui. Je pense aux anciens établissements Delbrassine à Dampremy, aux portes de Charleroi, où se dresse à présent le magasin Décathlon ou le vaste site du SEM, l’ancien Service d’Entretien et de Maintenance de la Ville qui a été rasé par la Sambrienne pour y construire son projet «  5 E ELEMENT  ». Il y a avait des squats aussi à la rue Léopold à la Ville-basse dans les bâtiments rachetés par le promoteur du projet Rive Gauche…

« Il y a 18 ans, il y avait beaucoup de squats. Aujourd’hui ça s’est vachement calmé. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a moins de personnes à la rue »

Le Guide Social : Vous vous souvenez de la première fois où vous êtes entré dans un squat  ?

Christophe Brimé : Oui bien sûr que je m’en souviens. C’était dans un ancien bâtiment de la rue de la Broucheterre. Il faisait tout noir, c’était assez flippant. Quand j’ai commencé à travailler à Carolo rue, il y a 18 ans, il y avait beaucoup de squats. Aujourd’hui ça s’est vachement calmé. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a moins de personnes à la rue.

Le Guide Social : De nouvelles formes de logement en rue sont-elles apparues  ?

Christophe Brimé : Aujourd’hui, le phénomène des tentes a pris le dessus sur celui des squats, très clairement. Certaines ASBL et une cellule du CPAS donnent des tentes aux sans-abris. Ce n’est pas notre cas.

Lire aussi : Devenir travailleur social au CPAS : on vous dit tout 

Lire aussi : « Refuser de l’aide constitue une forme d’aide » 

Lire aussi : Un père à la rue avec sa fille : « un casse-tête » pour les travailleurs sociaux